Le CNRS désavoué par la justice dans l’affaire Menuet (Le Monde 7 octobre 2020)

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Le Monde du 7 octobre 2020

Le verdict est dur pour la direction du CNRS et son PDG, Antoine Petit, en particulier. La Cour d’Appel du Tribunal administratif de Paris vient en effet de condamner le CNRS à annuler le concours de recrutement des chargés de recherche (CR) de la section 37 (Economie) effectué en 2019. La raison ? La décision brutale de la direction de déclasser, et carrément d’empêcher le recrutement, du candidat jugé le meilleur par les pairs, le jury d’admissibilité.

Les décisions du jury d’admissibilité.

Ce candidat, Maxime Menuet, n’avait rien d’un trublion. Comme expliqué dans cette note de juillet 2019 : «l’affaire Menuet pourrait sembler abracadabrante. On y découvre comment le CNRS, sa direction tout au moins, décide de se priver d’un chercheur en économie prometteur, classé premier par un jury de spécialistes dans un concours de recrutement. Une affaire étrange, où l’on cherche en vain une logique scientifique, ou de management des compétences au service de la recherche publique dans son ensemble. Une affaire qui met le CNRS en danger d’illégalité.  Une affaire où la bonne solution pour tout le monde – chercheurs, laboratoires et institutions – semble d’évidence mais n’est pas adoptée.»

Cette décision de la direction du CNRS avait bien évidement soulevé la protestation des scientifiques :

Bras de fer

Le fond de l’affaire ? Un jeune économiste, brillant, se faisant recruter à l’IRD sur un malentendu quant à ce qu’on attend de lui et à ce qu’il veut faire. Comme il est brillant… il trouve tout seul la solution de ce problème, en réussissant l’année suivante le concours de recrutement, très difficile, du CNRS. Ok, c’est contraire aux relations habituelles entre organismes de recherche, «on ne se pique pas de chercheurs» répète t-on à la direction du CNRS. Et alors ? L’habitude n’interdit pas d’être intelligent. Et de régler cette affaire au mieux des intérêts de l’IRD (qui n’en a aucun à conserver un chercheur qui veut faire de la recherche fondamentale en économie), du CNRS (qui récupère un très bon), de Maxime Menuet et de l’Université d’Orléans où se trouve son collaborateur le plus direct. Mais…

Mais Antoine Petit s’est engagé dans un bras de fer avec la communauté scientifique. Il veut lui montrer que la direction du CNRS – en l’occurrence le jury d’admission constitué par la direction de l’Institut national des sciences humaines et sociales – peut s’appuyer sur les règles administratives (qui lui en donnent le pouvoir) pour saborder le travail des jury d’admissibilité où la qualité scientifique évaluée par les pairs est le garant et l’objectif central d’une politique de recrutement nationale, et ouverte aux candidats étrangers. Il lance alors le CNRS dans une aventure juridique dont je soulignais dès son début la forte probabilité d’illégalité.

Autonomie scientifique

Le processus juridique est arrivé à son terme, et Antoine Petit a perdu : la Cour d’Appel a jugé la décision de la Direction du CNRS hors la loi car reposant sur un motif étranger à la valeur de M. Menuet. Pire : alors que le jugement en première instance aurait permis au CNRS d’embaucher les lauréats sur les postes prévus, l’appel lancé à son initiative débouche sur un jugement plus dur et il faut désormais refaire complètement le concours de 2019. Les autres candidats, finalement embauchés sur des CDI, vont devoir replancher devant le jury, s’ils veulent obtenir le statut de Chargé de Recherche. Quant à Maxime Menuet, «un peu dégoutté de tout cela», et peu désireux de consacrer plusieurs mois à préparer un nouveau concours aléatoire, il a été embauché comme Maître de Conférence à l’Université d’Orléans. Les étudiants seront très heureux de bénéficier de ses compétences. Et l’accueil avec des décharges de cours lui permettra de poursuivre sa collaboration fructueuse avec l’économiste Patrick Villieu.

Cette affaire ne doit son existence qu’à la volonté de la direction de l’Institut des sciences humaines et sociales et du PDG du CNRS d’imposer leurs décisions de recrutement face aux choix opérés après des auditions sérieuses par les membres du Jury d’admissibilité, pour une part élus par les chercheurs eux-mêmes. Finalement, la décision de la Cour d’Appel souligne que les textes régissant le CNRS sont bien écrits, pour qui veut sauvegarder un minimum d’autonomie scientifique aux chercheurs face aux pressions de directions dont le poste le plus haut placé dépend d’une nomination gouvernementale.

Sylvestre Huet

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