Urgence climatique : “Il ne faut plus s’arrêter aux chiffres” (CFDT)

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Publié le 16/04/2021 Par Claire Nillus

Hervé Le Treut, climatologue, ancien membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), professeur et membre de l’Académie des sciences, invite à passer à l’action dans tous les domaines où nous savons prévoir.

Depuis trente ans, les alertes répétées de la communauté scientifique sur les risques environnementaux, sanitaires et sociaux n’ont pas suffi pour que les décideurs prennent la mesure de ces changements. Pourquoi ?

Le problème, c’est que l’on se focalise sur la répétition des alertes au lieu de mettre en œuvre des solutions. Depuis les années 40, les gaz à effet de serre s’accumulent dans l’atmosphère à un rythme effréné, qui rend un réchauffement croissant inéluctable. La France doit agir : elle émet 1 % des émissions mondiales et contribue au réchauffement global de la planète par ses importations. Ces gaz sont mélangés à l’échelle de la planète, ils sont là pour longtemps, le problème est mondial : demander aux gens de changer de comportement est nécessaire mais ne suffira pas.

L’urgence, c’est de protéger ?

Oui, car si on ne peut plus tout empêcher, il faut atténuer, stabiliser. Il faut s’occuper de la gestion de l’eau, des transports, de l’agriculture, de l’industrie, des lieux où l’on vit… partout où l’on peut agir. Il faut des mesures pour corriger les effets délétères que nous savons prévoir. Mais on hésite à protéger les territoires, comme si cela pouvait empêcher de participer à la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Les territoires sont au contraire des lieux qui peuvent concilier ces deux enjeux.

De ce point de vue-là, l’Affaire du siècle est-elle un bon procès ?

C’est intéressant car l’État a tendance à se limiter aux chiffres, et ces chiffres, s’ils ne sont pas tenus, offrent une possibilité d’action précieuse à la justice ! Mais les chiffres ne sont jamais innocents, comme pour le projet de loi Climat et Résilience, qui a pour ambition de diminuer de 40 % nos émissions en dix ans. C’est beaucoup et c’est trop juste. La neutralité carbone suppose de ramener à zéro nos émissions d’ici à 2050. Sur l’ensemble de la planète, il faudrait, en gros, avoir supprimé toutes les voitures : toutes ! C’est de cela que l’on parle. Il faudrait donc déjà avoir créé les infrastructures nécessaires (ferroviaires, par exemple) pour arriver à ce résultat. Au-delà des chiffres, il faut surtout initier tout ce qui peut nous emmener vers des solutions.

Certaines études font un lien entre perte de la biodiversité et crise sanitaire. Qu’en pensez-vous ?

La perte de biodiversité a des causes multiples. Mais les scientifiques ont alerté depuis des années sur le haut risque de pandémie lié au changement du rapport des humains à la nature. D’où une prise de conscience qui introduit un parallèle : la situation sanitaire, comme le problème du climat, pourtant très différent, met au jour des failles importantes du fonctionnement de nos sociétés et de nos États.

Ce qu’il faudrait, ce sont plutôt des messages sur ce qui est devant nous : que peut-on empêcher, que peut-on anticiper ?


La légitimité des scientifiques est régulièrement mise à mal dans le débat public. Cette crise sanitaire peut-elle faire évoluer cela ?

Il y a bien sûr des différences considérables d’une science à une autre, et la parole des scientifiques me paraît le plus souvent respectée. Mais c’est une situation fragile. D’abord parce que la différence entre un chercheur et une personne qui donne un avis personnel est de plus en plus difficile à établir. Et aussi parce qu’en tant que climatologues, nous sommes des créateurs d’éco-anxiété : le changement climatique s’accélère, ses conséquences deviennent visibles… et les débats se concentrent
sur cette alerte plus que sur les solutions.

Ce qu’il faudrait, ce sont plutôt des messages sur ce qui est devant nous : que peut-on empêcher, que peut-on anticiper ? Nous sommes interviewés quand une catastrophe se produit mais il faudrait aussi que l’on s’intéresse à ce qui se passe entre deux événements. La crise sanitaire peut aider en nous offrant l’exemple de changements rapides, où le lien entre la science et la société est plus direct.

Il y a là une réflexion qui touche la communauté scientifique. La recherche sur le climat ne doit pas seulement se limiter à une liste de diagnostics mais s’engager dans des travaux interdisciplinaires réunissant des spécialistes des sciences physiques, sociétales ou liées à la biodiversité. C’est ce que nous expérimentons en Nouvelle-Aquitaine depuis une dizaine d’années pour travailler sous l’angle de sa vulnérabilité. Mais cela ne peut fonctionner que s’il existe des liens, une osmose entre chercheurs et élus. Même si ce sont, bien sûr, les élus qui décident et pas nous.

À l’épreuve de la Covid-19, on constate tout de même une prise de conscience de problèmes qui ont été négligés jusqu’ici ?

Oui, mais il faut rester attentifs. Je n’ai pas constaté de changement de paradigme dans la lutte contre le changement climatique depuis le début de la crise. Si l’on ne sait pas comment va évoluer le virus, ce qui se profile en matière de hausse des températures est largement prévisible et, dans ce contexte, la science doit avant tout pouvoir compter sur une dynamique et des moyens de recherche qui soient vraiment durables.

Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

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